Ouest-France entretien avec Jean Jouzel

Source le net : https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/entretien-jean-jouzel-l-urgence-climatique-est-aussi-importante-que-l-urgence-sanitaire-6789298

ENTRETIEN. Jean Jouzel : « L’urgence climatique est aussi importante que l’urgence sanitaire »

Le climatologue Jean Jouzel caresse un espoir : que la relance économique qui va accompagner la crise du coronavirus soit verte et l’occasion d’inventer un nouveau modèle de développement. Mais il a aussi une crainte : que la machine reparte comme avant sans que les leçons soient tirées.

Grand spécialiste du climat, ancien vice-président du Giec (Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat), Jean Jouzel est un infatigable lanceur d’alerte. Avec l’économiste Pierre Larrouturou, il a proposé un plan européen ambitieux pour répondre au défi majeur du réchauffement climatique. Nous lui avons demandé de nous faire part des réflexions que lui inspire la crise sanitaire du coronavirus. Entretien.

L’épidémie de Covid-19 fait baisser les émissions mondiales de gaz à effet de serre. Avec le risque qu’elles augmentent en flèche dès la crise passée ? C’est votre crainte ?

Si on prend l’exemple de la dernière crise économique de 2008, les émissions de gaz à effet de serre ont baissé… puis sont reparties très rapidement en 2010. Donc, non, on n’est pas forcément très confiant. Après, Emmanuel Macron, dans ces deux dernières interventions télévisées, a laissé entendre qu’on ne repartirait pas sur le même modèle. On peut espérer qu’il y ait un certain enseignement tiré de cette crise.

 

Il faudra relocaliser les activités, pour des raisons de bon sens. En France, une personne produit entre 6 et 7 tonnes par an d’émissions de gaz à effet de serre. Mais si on tient compte de ce que l’on appelle l’empreinte carbone, c’est-à-dire du bilan des importations et exportations, on arrive à 11 tonnes par personne par an. Et ça ne diminue pas. On importe en fait 60 % de gaz à effet de serre supplémentaires par personne et pas an. On voit bien que la mondialisation est très négative en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Ce sont des enseignements qu’on devrait prendre en compte.

Certaines personnes tireront la conclusion que la décroissance, c’est bien. Je pense qu’il faut quand même repartir sur une activité économique qui permette à tout le monde de vivre. Mais on peut imaginer une relance économique verte. Si simplement on repartait avec un modèle économique nous permettant de respecter les objectifs de la loi et la neutralité carbone à l’horizon 2050, ce serait déjà aller dans le bon sens.

Pensez-vous vraiment que les dirigeants et les acteurs économiques vont enfin prendre la mesure du consumérisme destructeur pour la planète ?

C’est un espoir. Même si je vois bien que ce n’est pas forcément comme ça que l’économie va repartir. Emmanuel Macron a dit qu’il tiendrait compte des enseignements de cette crise. Il n’a pas employé le mot d’économie verte. Mais j’ai l’espoir que ce nouveau mode de développement soit vert. C’est un espoir peut-être un peu fou, mais c’est indispensable, car l’urgence climatique est aussi importante que l’urgence sanitaire. C’est maintenant qu’il faut agir.

Il y a eu tellement d’alertes environnementales, sociales, sanitaires… On sait que la machine est folle. Pourtant dès qu’elle s’enraye, elle repart de plus belle. Pourquoi cela serait-il différent cette fois ?

Je sais très bien que cet espoir risque d’être très déçu. J’ai beaucoup discuté avec Pierre Larrouturou, député européen, nouveau rapporteur du budget de l’Union européenne. La mondialisation de l’économie est négative par rapport aux problèmes environnementaux. Il ne s’agit pas de refermer les frontières. Mais on doit se poser des questions sur tous ces traités de libres-échanges.

Ne craignez-vous pas que, face à la facture pour remettre l’économie en route, les dirigeants remettent en cause les financements pour lutter contre le réchauffement climatique ?

Ce ne sont pas des montagnes d’argent qu’il faut mettre pour le climat. Le Haut conseil pour le climat dit qu’il faudrait 20 milliards supplémentaires chaque année pour réussir la transition écologique. Ce n’est pas du tout important par rapport à ce qu’on va mettre – et à juste titre – pour atténuer les conséquences économiques de la crise. On parle de 45 milliards en urgence, 300 milliards à moyen terme. 20 milliards par an, à côté, qu’est-ce que c’est ? Sans compter que la lutte contre le réchauffement climatique, c’est aussi des créations d’emploi à la clef.

Il faut comprendre qu’on peut faire un plan de relance où l’on essaie de bannir tout ce qui est très émetteur de gaz à effet de serre. Un plan de relance vert, en insistant sur les transports en commun, la rénovation énergétique, etc. La relance peut être vertueuse, elle peut aussi ne pas l’être. Mais s’il y a 300 milliards pour la relance, on peut quand même espérer qu’elle soit verte.

Les pouvoirs publics ne pourront plus dire en tout cas qu’ils ne peuvent plus agir. Ces sommes qu’on déclenche d’un claquement de doigts, cela vous inspire quoi ?

On a lancé le Pacte finance climat européen avec Pierre Larrouturou avec une interview dans Ouest-France. On disait : « On a mis mille milliards pour sauver les banques, on peut mettre mille milliards pour sauver le climat ». Et ça reste vrai aujourd’hui. Je ne dis pas qu’il ne faut pas sauver les banques, ne pas faire de relance, mais on peut combiner avec la lutte contre le réchauffement climatique. On a bien montré qu’on pouvait mobiliser. De plus, il ne s’agit pas nécessairement de mobiliser de l’argent supplémentaire, mais d’utiliser cet argent dans le bon sens. Il faut repartir sur un chemin différent.

Cela ne vous désespère pas que les pouvoirs publics attendent toujours d’être au pied du mur pour agir ?

Si, bien sûr ! Ce qui est assez terrible, c’est que si on regarde dans les textes les objectifs de la France, la neutralité carbone en 2050, pour laquelle a beaucoup œuvré Nicolas Hulot, etc. Tout cela c’est parfait. Les politiques font des textes parfaits, la loi sur la transition écologique est ambitieuse… Mais la réalité, c’est que, dans la vie de tous les jours, les objectifs affichés ne sont pas respectés. On n’arrête pas de prendre du retard.

Nicolas Hulot a quitté le gouvernement, car il réclamait 20 milliards pour le climat chaque année et il ne les a pas eus. Si on avait fait cet investissement, il serait peut-être toujours ministre. On n’a pas pris en amont ce problème et on continue.

En résumé, vous êtes optimiste, mais vigilant ?

Mon espoir, c’est que la relance de l’économie soit plus vertueuse en termes de lutte contre le réchauffement climatique, de transition agricole. Et ma crainte, c’est que cela ne le soit pas, au niveau de l’Europe comme au niveau mondial.

On a donné mille milliards aux banques en Europe et elles sont reparties sur le même trip. L’accroissement des inégalités se poursuit partout. L’économiste Thomas Piketty dit que si on ne résout pas le problème social, on ne résoudra pas le problème climatique et il a raison. Tous ces problèmes sont liés. Et on pourrait avoir une économie à la fois plus vertueuse du point de vue écologique, mais aussi du point de vue sociétal. Ce serait une meilleure qualité de vie pour tout le monde.

Vous aussi, vous êtes confiné ?

Oui, mais dans des conditions pas trop désagréables. Je suis dans un appartement ensoleillé, à Paris, il y a pire. Au bout de six mois, ça serait dur, mais là ça va. Il y a des gens pour qui c’est beaucoup plus difficile.

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