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Raymond JALU (1914-1999)

Par Hélène Yvert-Jalu

Raymond Jalu est né le 1er avril 1914 à Joinville le Pont, dans la région parisienne. Il n’a connu son père, fait prisonnier, que lors du rapatriement d’Allemagne de ce dernier en 1919.
Son père, Louis Gilbert Jalu, un modeste employé de la Ville de Paris, ne nourrissait guère de grande ambition pour son fils. Aussi le retire-t-il de l’enseignement secondaire à l’âge de 16 ans, après le brevet, pour le mettre dans une école de travaux publics, afin qu’il devienne commis-dessinateur ou encore conducteur de travaux.
Cela ne l’empêche pas, bien sûr, de lui inculquer, dès sa plus tendre enfance, des valeurs républicaines. Raymond dira de lui : « Il était un farouche républicain, type 1900, comme on n’en fait plus. ».

Après avoir terminé ses études secondaires, il passe, tout en travaillant, une double licence mathématiques/physique mécanique. Il milite alors au sein de la Ligue d’Action Universitaire Républicaine Socialiste (la LAURS), créée pour réagir contre les menées de l’Action Française, en organisant dans le Quartier Latin de grands meetings des jeunes de gauche.
C’est là, qu’il rencontre Antoine Joulot, ingénieur des Mines, représentant typique de la IIIème République, ardent rationaliste et énergique anticlérical. Celui-ci n’a pas d’enfant et il se prend d’une grande affection pour Raymond, son cadet de 28 ans. Les deux hommes partagent le même gout pour les sciences et la philosophie scientifique.
Antoine Joulot a profondément marqué Raymond. Il l’a connu, à un âge où on est encore très influençable. De plus, celui-ci a poussé Raymond à poursuivre ses études, alors que son propre père n’avait guère de projet ambitieux pour lui.
Antoine Joulot est né en septembre 1886 à Paris. Son grand-père était tailleur de pierres à Felletin dans la Creuse, son père artisan- peintre, devenu foncièrement anticlérical à la suite d’un conflit avec la hiérarchie catholique. Elevé à Paris, enseignement secondaire, puis Ecole des Mines, Etudes entrecoupées par le service militaire.
Lieutenant de réserve à la mobilisation générale de 1914, commandant une section d’artillerie, blessé de guerre, cité à l’ordre de l’armée, détaché fin 1916 à la Direction des fours à coke, puis à la distillation des combustibles à Paris.
Démobilisé en avril 1919, il commence sa carrière civile comme ingénieur des Mines.
Chevalier de la Légion d’honneur au titre du Ministère du Travail en 1930.
C’est apparemment Antoine Joulot qui met Raymond en contact avec le Cercle Littré-Condorcet, qui organise des conférences publiques données soit par des personnalités de l’époque (comme Dumesnil de Gramont, Hutin, Mineur…), soit par des savants (comme Langevin, Joliot, Coudert…), soit encore par des hommes politiques (comme Mendès France). Raymond est très impressionné par ces brillants esprits.

En juillet 1937, il est reçu au concours de la Météorologie Nationale, comme technicien. A partir de cette date, Raymond ne fera que monter les échelons dans sa vie professionnelle, où il atteindra le grade d’ingénieur.
De 1937 à 1938, il effectue plusieurs campagnes sur le navire météorologique « Carimaré », au centre de l’océan Atlantique Nord.
Mobilisé en 1940, il est affecté au Service Météorologique des Armées de l’Air à Casablanca (Maroc).
Il revient en France pour épouser à Paris, le 8 septembre 1942, son amie d’enfance, Lucienne Martin. Celle-ci est institutrice et a été inquiétée par le régime de Vichy et les occupants allemands, pour avoir exprimé ses positions laïques.

Après que les alliés américains et britanniques aient débarqué en Afrique du Nord, il est remobilisé et affecté à la station météorologique d’Alger–Maison Blanche, où il remplit les fonctions de prévisionniste pour l’aéronautique. Son épouse l’y rejoint. Là, il a l’occasion de rencontrer Michel Dumesnil de Gramont.
Raymond est chargé de nombreuses missions militaires et est envoyé à Reggan, au Tibesti, dans le Hoggar ; il acquiert une spécialisation de la météorologie tropicale désertique.
Il participe à la Résistance en tant que secrétaire administratif du Groupe Combat–Alger Sud.
Il rencontre Félix Eboué, apôtre de la libération des esclaves, et son fils Charles, pilote de chasse.
A la fin de l’année 1944, il part en Angleterre, où il est affecté dans une escadrille d’avions de chasse.

Début 1946, il est envoyé en Allemagne où il devient chef de la station de Friedrichshafen, dans la zone d’occupation française. Il n’est démobilisé que le 1er mai 1946. Au total, il aura fait 5 ans et demi de service militaire pendant la Guerre et l’après-guerre.
Enfin de retour en France, il est reçu ingénieur au concours de la Météorologie.
En 1947-1948, il est chargé des stages de perfectionnement pour les prévisionnistes à Paris.

En 1948/1949, Paul-Emile Victor l’invite à participer à la première expédition polaire. Raymond est détaché en Terre-Adélie. C’est cette même année 1948 que nait son fils Dominique.
L’année suivante, lors de la première mission gouvernementale, il séjourne aux îles Kerguelen, où le géographe Aubert de la Rue donne à un double massif les noms de « Mont Lejay » (de 900 m d’altitude) et de « Mont Jalu » (de 700 m). Cette expédition en Antarctique a exigé de sa part une résistance aux rigueurs climatiques peu commune. Il est félicité par l’Inspecteur Général de la Météorologie, André Viaut, pour son rapport de mission « qui constitue, à son avis, une documentation de très grande valeur… un travail clair, bien présenté et très étoffé. ».

A son retour en France, au début des années 50 , il est chargé des cours au fort de Saint–Cyr. Un de ses élèves d’alors lui adressant une lettre de reconnaissance s’exprime en ces termes : « Votre feu et votre passion pour tout ce qui est une observation bien faite … ».
En 1955-1956, il a de fréquents déplacements professionnels. Il participe une troisième fois à une expédition au Pôle Sud comme représentant du gouvernement français, dans l’expédition préparatoire à l’année géophysique internationale, sur le navire amiral brise-glace « Edisto », battant pavillon de l’amiral Byrd (opération Deepfreeze).

En 1955, son ami Antoine Joulot décède.
Lors de ses obsèques, dans l’éloge prononcée, on peut lire la phrase suivante caractérisant le défunt : « Il était demeuré très jeune, jeune par sa foi, son enthousiasme, son audace, son dynamisme », qualificatifs qui pourraient s’adresser à Raymond, ainsi que cette phrase « sous un aspect quelquefois rude et caustique, c’était un cœur généreux, bon et sensible ».

Au début de l’année 1960, il est envoyé dans le désert, dans le Sud-Ouest de l’Algérie (qui était alors française), à 70 km environ de Reggan, pour procéder, en tant que météorologue, à la préparation du lancement de la première bombe atomique française – opération qui s’inscrit dans le cadre de la politique de dissuasion nucléaire voulue par le Général de Gaulle. L’essai nucléaire a lieu avec succès le 13 février 1960. Raymond, en tant que conseiller météorologique auprès du Général et de l’Etat-Major commandant le groupement opérationnel de l’Expérimentation nucléaire, a eu la très lourde responsabilité de donner le feu vert à cette explosion.
Dans une longue lettre confidentielle adressée à un ami, Raymond expose ses problèmes de conscience face à l’arme nucléaire. Il pense qu’« une guerre atomique serait une pure folie », par contre, il croit que « l’utilisation de l’énergie atomique à des fins pacifiques répondrait à son idéal humaniste, pour le bien de l’humanité ».
Pour les services qu’il a rendus lors de l’explosion de cette première bombe atomique, Raymond est nommé, par un décret du 18 février 1960, chevalier de la légion d’honneur au titre du Ministère des Armées.
Il fait part à sa Direction de son souhait d’être muté du Service SMM/ES (Service Météorologique Métropolitain/Etudes Spéciales) au Département « Prévisions », mais ce dernier s’y oppose.
En décembre 1966, il est promu au grade d’Officier dans l’Ordre national du Mérite, en récompense des services rendus à l’Aviation civile française, où il compte des milliers de vols.

Toutes ces importantes responsabilités ne l’empêchent pas de s’occuper de syndicalisme. C’est ainsi il est pendant quinze ans le Secrétaire, puis le Président du syndicat des ingénieurs et techniciens de la Météo, dépendant de FO. L‘action politique ne l’a jamais tenté, lui apparaissant vite comme insuffisante.
Le 21 juillet 1968, il a la douleur de perdre son épouse Lucienne, décédée d’un cancer.

Raymond et moi, nous faisons connaissance en 1970 lors d’un colloque universitaire.
A l’été 1970, je vais le rejoindre en Polynésie, où il participe toujours aux essais nucléaires, mais « secret-défense nationale », il ne me parle que de l’instruction des futurs météorologues maoris et je le crois.
Notre mariage civil a lieu à l’automne 1970.
En février 1973, le Ministère de l’Éducation Nationale décerne à Raymond les Palmes Académiques pour tout le travail pédagogique qu’il a accompli au sein de l’Aviation civile : cours, conférences, publications…

En mai 1979, Raymond prend sa retraite de la Météorologie.
Initié à l’âge de 23 ans à la franc-maçonnerie, il profite de son temps libre pour se consacrer à des activités maçonniques. Il n’a d’ailleurs jamais caché son appartenance à celle-ci. Il avait pour projet la publication d’une histoire sur les origines de la franc-maçonnerie. Alors qu’il se rend à Toulouse un infarctus du myocarde met brutalement fin à ses jours dans la nuit du 19 au 20 février 1999.