Visite de l’hôtel de la Païva
Sortie du 5 septembre 2026
Auteur : Jean Coiffier.
Crédit photos : 1,4, 5 : J. Coiffier ; 2 : D. Hauser ; 3 : M. Imbard ; 6 : Hôtel Païva
En cette très belle matinée de fin d’été, 24 membres de l’AAM et de l’ANAFACEM IDF se sont retrouvés Champs Élysées devant l’Hôtel de la Païva pour visiter cette construction du troisième Empire en compagnie de notre guide, Arusiak Demmou. Celle-ci nous a tout d’abord dressé un portrait de cette femme singulière, dite la Païva, qui fit construire ce superbe hôtel particulier.
Esther Pauline Blanche Lachmann naît dans une modeste famille de marchands de draps habitant le ghetto juif de Moscou. Elle est mariée en 1836 à un tailleur français dont elle aura un fils mais, désirant s’émanciper elle abandonne mari et enfant et quitte la Russie pour mener sa vie en utilisant sa capacité à séduire les hommes, surtout les hommes riches. Débarquée à Paris en 1839, elle devient une « lorette » vivant de ses charmes, se fait appeler Thérèse (Esther en verlan) s’achète de belles tenues et fréquente les lieux propres à séduire les hommes que sont les théâtres et les stations thermales. En 1841, se faisant prénommer Blanche, elle séduit le célèbre pianiste Henri Herz qui lui fait connaître le monde artistique. Elle donne une fille à son amant mais dilapide sa fortune avant d’être finalement chassée par sa famille. Après un séjour à Londres et le décès de son mari en Russie, elle épouse en 1851 le marquis portugais Albino Francisco de Païva, acquérant ainsi nom et titre de noblesse (Photo 1). Ce mariage ne lui sert cependant qu’à gravir l’échelle sociale puisqu’ils se séparent deux années plus tard. En 1855 elle fait la connaissance de l’architecte Pierre Manguin et lui confie la réalisation de son hôtel des Champs Élysées dont la construction prendra 10 années. Au début des années 1860 elle rencontre le comte prussien Guido Henckel von Donnersmarck,
cousin de Bismarck, qui devient amoureux d’elle. Après leur mariage en 1861, Guido et Blanche, devenue ainsi comtesse, poursuivent les travaux de l’hôtel particulier parisien qui sera inauguré en 1867. Ce lieu conçu pour éblouir les visiteurs attire de nombreuses personnalités du monde artistique et littéraire (dont son ami Théophile Gautier) tout en étant quelque peu boudé par la haute aristocratie du troisième Empire, eu égard au passé quelque peu sulfureux de la comtesse. Après la défaite de la France devant la Prusse elle est soupçonnée d’espionnage et quitte la France en 1877 pour se retirer dans un château construit par son mari à Neudeck en Silésie ; c’est là qu’elle passe son existence jusqu’en 1884 avant de mourir à l’âge de 65 ans.
Après avoir gravi quelques marches nous pénétrons dans le vaste salon d’apparat richement décoré, très lumineux grâce aux cinq fenêtres donnant sur les Champs Elysées (Photo 2). Notre attention est attirée par une imposante cheminée ornée de deux sculptures allégoriques représentant la Musique et l’Harmonie coiffée d’un diadème (personnage inspirée directement de la Païva). Au plafond, une peinture due à Paul Baudry, décorateur du grand foyer de l’Opéra Garnier représente « Le Jour chassant la Nuit ». Une petite alcôve attenante faisait office de salon de musique où s’installaient les musiciens. Cette petite pièce fait penser à une chapelle avec une voûte en cul de four ornée d’une fresque peinte par Henri Picou représentant Vénus sortant de l’onde.
Curieusement, du côté opposé, est installée une cheminée juste sous la fenêtre, ce qui laisse penser que celle-ci devait disposer de conduits horizon. Nous passons ensuite dans la salle à manger utilisée par la Païva pour organiser ses dîners. L’élément principal en est constitué par une spectaculaire cheminée (Photo 3). Au-dessus de son manteau encadré par deux faunes musiciens se trouve une sculpture intitulée « La jeune fille aux raisins » dominant deux lionnes accroupies et surmontée d’un aigle emmenant sa proie. Cet ensemble impressionnant est encadré par des mosaïques à fond d’or. Au plafond est représentée une femme allongée sur un cerf qui n’est pas sans rappeler la célèbre sculpture de Benvenuto Cellini « La Nymphe de Fontainebleau »
Pour accéder à l’étage nous empruntons le magnifique escalier d’honneur donnant sur une balustrade, taillé dans des blocs d’un marbre particulier, l’onyx jaune d’Algérie, extrait des carrières d’Aïn-Snara dans la région d’Oran (Photo 4). Aux murs sont installées des torchères de bronze alors que trois niches abritent les statues de marbre grandeur nature des grands poètes italiens : Virgile, Dante et Pétrarque. Nous entrons alors dans la chambre à coucher dont les grandes baies vitrées donnent directement sur l’avenue des Champs Elysées.
Sous la fenêtre centrale se trouve une riche cheminée recouverte de malachite dont la tablette est supportée par deux cariatides féminines en bronze argenté, sculptées par Carrier-Belleuse et exécutées par la maison Christofle en utilisant la technique de galvanoplastie, procédé électrochimique permettant de déposer une fine couche de métal sur la surface d’un objet. Elle est recouverte d’un
somptueux plafond à nervures et clés pendantes (Photo 5).
Au fond de la pièce, face à la fenêtre, se trouvait un grand lit à baldaquin de style Renaissance aujourd’hui disparu.
La visite se termine dans la salle de bains de la comtesse, décorée dans le style mauresque avec ses grands miroirs et ses carreaux en faïence de Delft qui garnissent les murs. Elle abrite une baignoire en bronze argenté encastrée dans un bloc d’onyx, munie curieusement de 3 robinets en bronze doré autrefois sertis de turquoises (Photo 6). Une vasque plate située du côté opposé est supposée avoir servi à recevoir des décoctions de plantes aromatiques destinées à parfumer l’air ambiant.
Après le départ de la Païva en 1877, l’hôtel, mis en vente, a connu plusieurs propriétaires dont Pierre Cubat, cuisiner des Tsars, qui le transforma en restaurant russe en 1893. Après la faillite de celui-ci, il est racheté par des banques et loué en 1903 au très sélect Traveller’s Club (exclusivement masculin !) qui en fait l’acquisition en 1923. En ayant conservé l’essentiel du mobilier d’origine, celui-ci continue à le faire vivre et à l’utiliser de nos jours pour offrir gîte et couvert de luxe à ses respectables membres en séjour à Paris.
Cette visite, rendue très vivante grâce aux commentaires détaillés de notre guide que nous remercions ici, nous a permis de découvrir cet étonnant lieu parisien ainsi que le parcours hors du commun d’une femme qui sût user de ses attraits pour séduire des hommes et utiliser tout leur argent pour s’offrir un luxueux cadre de vie. Elle y a laissé son empreinte puisqu’elle tenait à servir de modèle pour les nombreuses sculptures et peintures allégoriques de femmes généralement dévêtues qui peuplent ce lieu. Situé sur la « plus belle avenue du monde », cet hôtel particulier dont la décoration, inspirée de l’Antiquité, de la Renaissance italienne et française, et utilisant les matériaux les plus nobles, constitue un véritable manifeste de l’art décoratif du troisième Empire.
À l’issue de cette visite plaisante et intéressante, un petit groupe d’entre nous est resté pour aller déjeuner au restaurant « Le Paon », rue de Ponthieu, que l’on peut vivement recommander pour ses plats et son service efficace à un prix tout à fait correct en ce quartier on ne peut plus chic.





