HDF-Sortie en Cambrésis


En Cambrésis
Dans le sud du Nord : une journée de découvertes artistiques, gustatives et textiles

Le mercredi 10 juin 2026
Isabelle Caniot

Sur la route nous avons admiré de magnifiques nuages… Eh oui, le temps était mitigé, alternant soleil et averses, mais le groupe AAM-HDF a conservé sa joyeuse humeur pour apprécier les captivantes visites concoctées de main de maître par Colette et Jean-Jacques Vichery. Nos camarades d’Ile-de-France n’ont pu nous rejoindre faute de train, et nous nous retrouvions donc seize à l’entrée du musée Matisse. Puis nous avons exploré les étapes de la fabrication de la bière, dégusté un repas traditionnel et nous nous sommes émerveillés devant les somptueuses dentelles de Caudry.

Photo 1 : la cour d’entrée du musée Matisse

Le Cateau-Cambrésis : le Musée Matisse

Le saviez-vous ? Henri Matisse, le célèbre peintre –mais aussi, allons-nous l’apprendre, sculpteur, dessinateur, découpeur, graveur…– est né dans le Nord, dans cette ville du Cateau-Cambrésis, dans un milieu imprégné par le textile.
Bien qu’il ait voyagé dans le monde entier, ce qui a grandement influencé son oeuvre, et se soit établi dans le sud de la France, il a gardé un attachement envers ses origines : ainsi, de son vivant, en 1952, il a fait don de 82 oeuvres à sa ville de naissance, ce qui constitua l’embryon du musée actuel. Ce dernier a été transféré en 1982 au palais Fénelon (photo 1), ancienne résidence catésienne des archevêques de Cambrai ; il a connu une rénovation importante ces dernières années et notre excellent guide Vincent nous y a pilotés dans l’essentiel de l’oeuvre abondante de l’artiste.
Parmi ces merveilles, on peut mentionner :des peintures de jeunesse, alors qu’il était élève de Gustave Moreau, des bas-reliefs monumentaux de femmes, en argile ou en plâtre (un détail curieux : ces sculptures n’ont pas de pied… parce que Matisse ne savait pas les représenter), des papiers gouachés découpés, pour lesquels il avait déterminé 15 couleurs fixes et qu’il découpait directement sans dessiner à l’avance.
Une oeuvre touchante : le plafond d’une chambre sur lequel il a dessiné les portraits de trois de ses petits-enfants, réalisés depuis le sol avec des longs bambous ; il pouvait ainsi contempler leurs visages dès son réveil. En fin de parcours, le musée évoque la chapelle dominicaine du Rosaire à Vence, dont Matisse termina la décoration deux ans avant sa mort.
Dès ses débuts et de plus en plus au fil de son oeuvre, on perçoit une tendance vers l’abstraction : les motifs fleuris, les traits des visages… se simplifient de plus en plus ; pour Matisse, l’important est la lumière et la couleur (photo 2). Comme nous sommes attendus pour le repas, nous quittons à regret ce magnifique musée, avec le souhait d’y revenir, notamment pour découvrir les collections Auguste Herbin, artiste abstrait, et Tériade, éditeur d’art et mécène.

Photo 2 : fenêtre à Tahiti ou Tahiti II, 1935

La Brasserie de l’abbaye Vivat

À quelques centaines de mètres, nous voici à présent dans une antique cour pavée (photo 3), celle d’une belle brasserie où nous allons déjeuner ; mais avant cela, Valérie, notre guide, nous en conte le passé. Le lieu constituait autrefois les communs de l’abbaye Saint-André ; il surmonte d’ailleurs des souterrains du 11e siècle. Au 19e siècle, la famille Lefebvre en a fait une brasserie-malterie. La ville comptait alors environ 20 brasseries et 3 malteries. Cette concurrence a poussé la famille Lefebvre à moderniser ses installations, ce qui fut chose faite en 1913. Las, la guerre arrive avec sa succession de destructions. La brasserie est très endommagée ; l’activité reprend mais finalement, tout s’arrête en 1926. La famille habite sur place jusque dans les années 90, et finit par
faire une donation de l’ensemble des lieux à la Communauté de Communes… à condition que les chats y soient nourris et soignés !

Photo 3 : le groupe dans la cour de la brasserie

Cette longue « jachère » nous permet de contempler aujourd’hui l’une des dernières brasseries «à gravité » de la région (photo 4), avec une grande partie de son matériel d’époque. Nous parcourons donc le bâtiment de bas en haut et de haut en bas, suivant en quelque sorte le parcours du grain d’orge, qui représente un des ingrédients de base. L’autre matière première essentielle, c’est l’eau, issue de la nappe phréatique et puisée à l’intérieur du bâtiment ; grâce à la composition du sous-sol, elle est filtrée naturellement, et est idéale pour élaborer la bière.

Photo 4 : la brasserie

Nous observons d’abord la machine à vapeur qui alimentait l’ensemble des machines, par le biais de courroies. Nous découvrons ensuite le procédé de la malterie, qui transforme l’orge en malt de la façon suivante : les grains sont d’abord calibrés, puis trempés dans l’eau en vue de germer ; cette dernière étape était délicate, c’était la seule qui nécessitait une présence humaine jour et nuit, car il fallait absolument éviter que les grains ne moisissent ; après trempage, les grains étaient étalés pour germer, puis séchés dans la touraille, tout en haut. Selon le type de bière voulue, la température y était plus ou moins élevée. C’était là que le travail était le plus pénible : en effet, il fallait, dans le local chauffé jusqu’à 60 à 70 °C, évacuer le grain très rapidement par une petite ouverture dans le sol.
De nos jours, on produit encore de la bière sur place, mais avec quelques différences : là où trente personnes s’activaient au temps des Lefebvre, un seul brasseur suffit de nos jours ; alors qu’autrefois, on brassait uniquement de la Saint-Michel à la Saint-Georges (automne – hiver), les opérations ont lieu à présent toute l’année, trois à quatre fois par semaine, en consommant une demi-tonne de malt à chaque fois.

Dégustation

C’est ensuite dans la partie de l’ancienne malterie que nous allons nous régaler d’une bonne carbonade suivie d’une délicieuse tarte aux pommes ! Le tout accompagné, entre autres, de la bière «maison» Vivat ou de la limonade Petit Quinquin, et en excellente compagnie (photo 5).

Photo 5 : la tablée

Caudry : le Musée des Dentelles et Broderies

Nous nous dirigeons ensuite à 10 km de là, vers une tout autre spécialité : la dentelle, dont Caudry est depuis le 19e siècle l’une des capitales mondiales. Au musée, ouvert depuis 1995, nous apprenons par un film, puis par notre guide Roger, les grandes étapes et les caractéristiques de sa fabrication. L’origine remonte à 1813, quand le britannique John Leavers invente un procédé qui permet de produire un modèle fantaisie en même temps que le fond de tulle. Les premiers métiers «Leavers» sont importés en France dès 1839. À cette époque, la ville de Caudry vit au rythme de la dentelle.
Les métiers Leavers sont monumentaux : ils peuvent mesurer jusqu’à 6,20 mètres de largeur – celui du musée ne fait «que» 4 mètres, pour douze tonnes (photo 6). La dentelle est réalisée à l’aide de 3 fils de matières différentes, aujourd’hui coton et nylon ; le troisième fil, plus fin qu’un cheveu, est utilisé pour faire les ligatures.

Photo 6 : Roger et le métier Leavers

Roger, avec des gestes précis et sûrs, met en route le métier Leavers ; en manipulant les fils avec une dextérité impressionnante, il nous montre comment remédier aux défauts le plus vite possible. À l’évidence, il appartient à la corporation des «tullistes» : il nous précise que ce travail nécessite une grande minutie, une vigilance visuelle et auditive de tous les instants et une forte technicité ; d’ailleurs, la formation, sur le tas, durait de 6 à 7 ans ; en tout, il fallait 15 ans environ pour faire un bon tulliste. De nos jours, ils sont formés dans une école à Calais, mais celle-ci connaît des difficultés de recrutement.
Aujourd’hui, 400 à 500 personnes travaillent dans la dentelle à Caudry. Si les procédés de fabrication ont évolué avec l’arrivée de l’informatique, il reste toujours des préparateurs, des concepteurs de motifs, des raccommodeuses qui réparent les défauts sur les pièces,… et bien sûr des tullistes. Six entreprises utilisent encore ces métiers Leavers.
Calais et Caudry sont réunis sous le même label et constituent le pôle mondial pour la dentelle Leavers ; Calais est spécialisé dans la lingerie, et Caudry dans la haute couture (elle a habillé la princesse Kate, Beyoncé, Michelle Obama, Marilyn Monroe,…).
Après cette démonstration, nous sommes emmenés par Angélique à la découverte de l’exposition «Mariés 2.0» : le Musée a demandé au créateur Olivier Petigny de concevoir des robes de mariées et quelques tenues de mariés (photo 7), en utilisant la dentelle. C’est un enchantement de découvrir ces extraordinaires vêtements, constitués de matières rares comme du cuir de saumon, de la peau de python ou des étoffes d’une grande finesse.

Photo 7 : robes de mariée

Comme les années précédentes, nous avons été enchantés par toutes les richesses que recèle notre région, et avons suivi avec enthousiasme les pas de nos organisateurs, que nous remercions chaleureusement !